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Québec, vue de l’intérieur

Version vraiment rough d’un texte un peu lourd
Par Maxime Robin

La plus belle manière de rentrer à Québec, c’est par La Capitale. Les longs rubans d’autoroute courbent leur béton devant toi et tout au bout: Québec. Le Parlement, les sœurs de Marcelle-Mallet, le Carré, la façade de la Cathédrale qu’ils ont détruit pour faire un parking. Si t’es chanceux, tu peux encore trouver des t-shirts au Séraphin de cette cathédrale-là. Mais y reste rien de la vraie façade. Y l’ont détruite. Pour faire un parking. Parce que le char est roi, à Québec. À Québec, ça sert à rien de dire au monde de pas partir leur char à l’avance pour le réchauffer l’hiver parce que c’est pas bon pour la planète: leur char va partir pareil. C’est pas qu’y croient pas en la planète, y y croient en la planète. Mais y croient encore plus en leur char. Parce que quand y fait  -1000°C, c’est toujours ben pas la faute à ton char, c’est celle de la planète, pis partir ton char à l’avance reste la seule défense possible contre la maudite planète qui fait encore des siennes. Pis à part de ça, c’est en partant ton char d’avance que tu participes – très concrètement – au réchauffement de ta planète. Tout le monde mérite un peu de chaleur! Pis comme à Québec y fait frette en estie, ben faut chauffer en estie! Faque ya des chars en estie. Pis comme ya des chars en estie, ben ya des routes en estie. Québec est réputée pour être la ville au Québec qui a le plus de kilomètres d’autoroute par habitant. C’est pas qu’on soit pas beaucoup… On est pas tant que ça, c’est vrai, mais c’est surtout que ya de la route en sacrament. Crisse, qu’y en a de l’autoroute. Peu importe sur quelle rive, peu importe dans quelle direction, tu sais que t’as toujours une autoroute qui se rend où tu veux à Québec. Ma mère, qui a fui la ville pour nous installer en banlieue dès qu’on a été assez vieux pour se faire frapper par un char, disait toujours: «si tu vas en ville, passe par l’intérieur». Parce qu’en banlieue, comme on peut aller nulle part, on passe notre permis avant de perdre notre virginité. Comme les bars sont ben loin au centre-ville, c’est un ordre logique. Mais quand t’as 16 ans pis que t’as pas la moindre idée de comment mener ta vie, tu fais ton gros possible pour mener ta gang en ville, dans les bars, pour essayer d’en trouver, des idées de comment mener ta vie. Dans tes chars qui ont rien à voir avec ce que tu vis dans ton collège privé, ce que tu ressens dans le vestiaire des gars, ce que t’écoutes, ce que tu peux pas t’empêcher de regarder, dans des CRV demandés, dans des Taurus empruntées, des Focus quémandées, des Saturne suppliées, t’embarques avec ta gang aux alentours de 22h le samedi soir pis tu t’apprêtes à aller en ville, quand ta mère te dit: «passe par l’intérieur». Tu l’sais que t’as à peu près six rubans d’autoroute qui t’amènent sur la Grande Allée en 20 minutes. Que t’as le choix. Mais ta mère veut que tu passes par l’intérieur. Faque comme t’es pas capable de mentir, pis que tu sais qu’a va te demander par où t’es passé quand tu vas revenir – parce que ta mère dormira pas, tu peux être sûr d’une chose: quand tu vas rentrer à 3h du matin après avoir évité de justesse le rush du close au Dag, ta mère dormira pas – ben tu cherches, pis tu trouves. On va pogner Andy en premier, sur de la Sitelle, pis après Karine, sur du Tracel, on va finir par Anneso sur Blanchette, on va monter la côte de Cap-Rouge, tourner juste avant l’usine d’eau, pis faire le chemin Saint-Louis au grand complet. C’est long en fuck, mais au moins c’est beau. Fuck Charest. Fuck Champlain. C’est toujours ben mieux que marcher. Mais ce que tu sais pas, c’est que ces rues-là, qu’on te force à prendre pour aussi te forcer à pas mourir à 120 km/h sur l’autoroute, pour te forcer à vivre, ces petites rues-là se croisent pis se recroisent dans ton esprit, à force. Pis à force de se croiser, y finissent par tisser ton adolescence. Pis quinze ans plus tard, quand tes parents t’annoncent qu’y ont vendu la maison de Cap-Rouge, la maison qui t’a vu grandir, la maison où t’as appris à conduire, la maison où y’avait pas de garage faque tes parents étaient ben obligés de partir le char pour pas que tu gèles tes petites mains de 7, pis 12, pis 17 ans, quand tes parents te disent ça, en voiture, alors que tu t’en vas justement passer la fin de semaine, peut-être la dernière, dans ladite maison, pis que ta mère, pour y arriver, a bien sûr emprunté les petites rues, ben tu regardes le chemin Saint-Louis, pis tu vois de l’eau, beaucoup d’eau, courir au centre de la rue, énormément d’eau. Entre les deux trottoirs, des torrents d’eau, qui descendent pis tournent juste passé l’usine d’eau, jusqu’à la côte de Cap-Rouge. Un raz-de marée qui descend la côte, jusqu’à la rue Blanchette, pis jusqu’à du Tracel, pis jusqu’à de la Sitelle, pis là t’as peur que les parents de tes amis soient inondés. Tu vois toute cette eau-là pis tu te demandes où a peut ben aller? Pis là tu réalises, quand tes yeux se remplissent d’eau, que c’est là qu’a allait pis tu comprends enfin pourquoi ta mère disait toujours, en parlant de ces rues-là, passer par l’intérieur. Ça passe par l’intérieur allright. T’as 30 ans. Tu vis dans Montcalm ou Limoilou. Tu conduis presque pu, parce que t’as pus 16 ans, que t’es devenu écoresponsable pis que tu participes activement au refroidissement de la planète – même si, des fois, quand y fait -1000°C, tu te demandes pourquoi. T’es devenu un grand marcheur. Pis tes parents aussi, étrangement. Y font pas mal plus d’affaires à pied depuis qu’y ont déménagé en ville. Le ¾ du temps, y laissent le char dans le stationnement sous-terrain de leur luxueux condo du boulevard René-Lévesque. Et le stationnement est chauffé: même pas besoin de partir le char à l’avance! T’es content que tes parents marchent beaucoup, pas juste par rapport au réchauffement de la planète, mais aussi parce qu’y sont moins jeunes qu’avant, pis que c’est bien de marcher. Tu leur empruntes encore le char de temps en temps, mais tu te ramasses toujours avec des contraventions de stationnement – c’est aussi ça, une ville tétracentenaire – faque tu marches le plus souvent.  Pis un jour, y fait à peu près -1000°C, tu rentres de chez tes parents, pis y t’offrent un lift, dans leur CRV chauffé, confortablement stationné dans leur stationnement chauffé, pis sans trop savoir pourquoi, tu refuses.

J’vas marcher pour revenir, merci.

Mais au fond de toi tu l’sais.

Tu l’sais que ce qui reviendra jamais, c’est tes 16 ans.

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Les rois

C’était son heure favorite, celle où la lumière vire au rose orangé, où l’air se sature des odeurs de la rosée, de la viande qui grille, de la Daishowa qui fume, et des fleurs qui rabattent leurs pétales en poussant un soupir parfumé. Il est sorti le nez au vent, a marqué une pause sur la galerie afin de choisir la direction à prendre. Sud-ouest, vers le Vieux-Limoilou, puis la rivière. Le rassemblement habituel du jeudi s’y tiendrait sans doute.

Un train passait à n’en plus finir, ébranlant maisons et trottoirs dans son retentissant sillage. Il a attendu le wagon de queue en mâchonnant un brin d’herbe, puis a traversé la voie ferrée. Autour du cégep, quelques étudiants traînaient, extrapolant sur le résultat de l’examen qu’ils venaient d’achever péniblement, se vantant de n’avoir pas révisé alors que leurs yeux cernés trahissaient leur courte nuit. L’un d’eux l’a regardé, a eu envie de s’approcher, s’est retenu.

Passé la nouvelle boutique d’articles de fumette et l’épicerie africaine, il a pris la 11e Rue. Une vieille dame avançait à grand-peine appuyée sur une marchette, les bas ravalés sur ses chevilles maigres, Crocs bruns aux pieds. Des ados en skate l’ont frôlée sans qu’elle s’en formalise. Elle poursuivait son chemin, un petit pas à la fois, haletant légèrement. Au coin de la 4e Avenue, il a croisé une connaissance à l’oreille ébréchée. D’un regard, ils se sont salués.

Des enfants couraient pieds nus dans la ruelle menant à la 10e. Une fillette qui traçait un jeu de marelle à la craie a ouvert de grands yeux quand elle l’a aperçu, a souri puis esquissé un mouvement. Il a accéléré le pas pour lui échapper, a contourné des sacs de vidanges qui moisissaient là depuis trop longtemps, puis a débouché sur la rue, où le colosse de la Cordonnerie Grands Pas prenait le frais après avoir fermé boutique.

La 3e grouillait de monde. Normal, le mois de mai s’était amené escorté d’une température clémente qui invitait au farniente de début de soirée. Des jeunes gens lunettés buvaient des cocktails sur la terrasse de La Planque en pitonnant sur leur téléphone, l’air absent. Celle du Bal du Lézard débordait de fumeurs enthousiastes à la calvitie naissante, qui parlaient trop fort en gesticulant. À La Salsa, une serveuse au sourire discret sortait avec un plateau garni d’appétissants burritos et de guacamole onctueux, destinés à un groupe qui éclusait des Dos Equis à la santé de ce doux soir qui penchait.

Un imprudent aux espadrilles neuves a failli lui marcher dessus devant le Stratos, le faisant détaler d’une traite jusqu’au secteur du parc Cartier-Brébeuf. Sur la pelouse encore jaunie par endroits, des chiens pourchassaient stupidement des frisbees que leurs maîtres ravis leur lançaient. D’apprentis acrobates avaient tendu une corde entre deux arbres et s’exerçaient à y avancer, orteils tordus, bras en croix, rastas odorants. Les jeux d’eau giclaient enfin après leur hibernation, au grand bonheur des enfants. Leurs parents, assis sur une couverture et contents de leur sort, allaient bientôt les appeler pour rentrer: le rose orangé avait déjà viré au bleu saphir.

Il a longé nonchalamment le sentier, esquivant les joggeurs – surtout ceux en bedaine, dégoûtants. Dans l’anse dite à Cartier, le bossu chanteur d’opéra faisait un pied de nez au silence, tout comme le gratteux de guitare réglementaire – chaque parc qui se respecte en possède au moins un. La faune habituelle de soûlons d’un certain âge avait repris le contrôle de deux ou trois bancs, où elle collerait jusqu’aux petites heures, trop occupée à radoter les mêmes histoires pour admirer la beauté des lumières des édifices de la haute-ville qui se mirent dans les eaux calmes de la Saint-Charles.

Il vit qu’un grand héron faisait son fendant près de l’ossature de la Grande Hermine. Les badauds, se découvrant une fibre ornithologique, dégainaient leurs iPhone en le montrant du doigt.

Il traversa rapidement Cadillac et se faufila dans la ruelle derrière le garage Pageau. Deux de ses comparses s’y trouvaient, l’air hautain, attendant des partenaires de crime pour s’aventurer sur les terrains environnants, une fois la chape de noirceur étendue sur la ville. Ils se reniflèrent à distance, puis regardèrent ailleurs, fiers et droits, s’armant de patience avant le départ vers une autre nuit de chasse aux mulots, de saccage de potagers et de course à la fine épouvante devant les phares des voitures.

Une autre nuit où ils prendraient d’assaut ce quartier dont ils se plaisaient à se croire les rois.

Sophie Marcotte, journaliste et réviseure et à la pige

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Le Québec de Joëlle Bond

Je suis née à Québec, à l’hôpital Jeffery Hale, un 5 janvier à 16 h 30 de l’après-midi. Faisait frette, y paraît. Le soleil se couchait, le ciel était rose.

Rose. Ça a du sens, pour moi, d’être née à un moment où le ciel était rose.

Je suis sortie de là les oreilles percées. J’avais un duvet sur la tête, et des boucles d’oreilles brillantes. Déjà, j’étais moi. Ma mère avait déjà compris que j’aimerais ça, moi, mettre des boucles d’oreilles.

J’ai grandi à Sainte-Foy, limite Sillery, dans un bungalow des années 60 que mes parents se sont obstinés à moderniser. Passez chez nous, c’est la maison avec une rampe vert fluo à la porte, une peinture de coq en BD dans la cuisine pis de la céramique avec des coccinelles dans la douche.

Je suis allée à l’école à Sillery, dans une jupe carreautée. Le vendredi midi, j’allais manger sur la rue Maguire. Au Pat Rétro, au Bagel Tradition’l, au Champa, au Faks ou à la Bouchée double… c’était avant l’époque Subway, bien sûr.

À 16 ans, j’ai travaillé au Camp Kéno, à Saint-Augustin. Tous mes amis habitaient Cap-Rouge, et j’étais déjà bien habituée à aller manger une crème molle au Tracel et à arpenter les allées du Dépanneur de la Rive.

À 18 ans, j’ai travaillé au Grand Théâtre de Québec. Pendant huit ans, j’ai déchiré les billets de gens de Québec et d’ailleurs qui venaient voir des shows merveilleux, fascinants, plates aussi, cheap aussi. J’y croisais parfois 1 875 personnes par soir.

J’ai ensuite déménagé dans ce que j’appelle le Montcalm-des-Pauvres. Depuis les sept ans que j’y suis, je l’ai vu se rénover, s’améliorer, ouvrir un Frite Alors!, fermer un Ragz Avenue. Le Escompte Coiffe est toujours là. La librairie Le lieu du livre aussi. C’est là que j’ai trouvé le livre Charme, l’inspiration de mon premier texte, pour dix dollars.

Depuis cinq ans, les lundis soirs, je marche pour aller travailler au Cégep de Sainte-Foy. Cinquante minutes à pied sur le chemin Sainte-Foy. Depuis deux ans, je marche parfois sur René-Lévesque, pour aller à l’Université Laval.

Le samedi, à neuf heures, je marche pour aller dans Limoilou. J’ouvre la porte de chez Softi et je tricote pendant trois heures avec Micheline, ma prof, qui a toujours habité dans Limoilou et me parle de la boucherie à deux coins de rue où elle a rencontré son mari.

Les mardis, des fois, je vais au cinéma avec mon ami Jean-Michel. Dans les gros cinémas, à Beauport. On parle dans l’auto ensemble. On a eu de maudites belles conversations dans le parking du Cinéplex Odéon, quand j’y pense.

Mes parents maintenant.

Un peu avant que je naisse, mon père s’est fait offrir une job en or dans la métropole. Il a refusé. Parce que Montréal, c’est pas chez lui. Chez lui, c’est ici. Il a grandi sur le boulevard des Alliés à Limoilou, dans une maison grosse comme mon appartement, et il en parle avec des étoiles dans les yeux.

Ma mère a grandi à Charlesbourg. Dans une grande maison de la 70e Rue où j’ai vécu mes plus beaux Noëls. Elle est allée à Bellevue, comme bien des filles de son âge. Elle vendait ses billets de lunch pour aller manger chez Go-Go Pizza ou au Chinois. Il avait pas de nom, ce Chinois-là.

Mon chum habite à Montréal. Je l’aime de tout mon cœur. Ça fait un an qu’on parle de notre maison, d’une maison à deux. On joue au souque à la corde. Et je tire de toutes mes forces pour Québec. C’est plus fort que moi.

Parce que j’aime Québec plus que tout. Je sais que je l’idéalise. Je pense pas à la fois où je suis allée récupérer mon cellulaire volé dans un appart miteux de la rue Caron. Je pense pas à la fois où je suis allée à la Saint-Jean sur les Plaines avec mes nouvelles sandales pis qu’il pleuvait à boire debout.

Je pense à mes après-midis passés dans les montagnes russes des Galeries de la Capitale quand j’étais ado. Je pense aux fois où j’ai vu le Moulin à images trois fois semaine depuis la piste cyclable qui me ramenait de Saint-Romuald vers le traversier.

Je pense pas à l’été où j’ai travaillé dans le Petit-Champlain dans un resto trop plein durant les Fêtes de la Nouvelle-France, au son de la flûte de pan.

Je pense à ces quelques années pas si lointaines où tous mes amis étaient mes voisins. À la fois où on avait mis tout le souper sur une vieille porte chez Maxime, juste pour le plaisir de manger dehors, pis que le souper au complet est tombé. Je pense à la fois où j’ai vu mon nom sur la liste des admis au conservatoire pis que j’ai mangé des guimauves enrobées de chocolat avec mon amie Valérie dans les escaliers.

Québec est comme une grosse boîte à souliers remplie non pas de factures d’impôt de travailleur autonome, mais bien de souvenirs, d’histoires. Des histoires qui auraient aussi bien pu naître à Tombouctou, j’en conviens. Mais les photos dans ma tête ont toutes le même arrière-plan. Cet arrière-plan, c’est Québec.

Joëlle Bond, comédienne et auteure dramatique

 

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